La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois

Vallières : un danseur

Je viens de Paris, je vais en Allemagne.
J’ai beaucoup voyagé enfant, j’étais de Marseille, mais pendant sept ans nous sommes partis en Afrique, à mon adolescence je suis revenu à Toulon, et ensuite à 20 ans je suis rentré dans la danse et je me suis remis à voyager : l’Indonésie, le Brésil, les États-Unis, et les pays de l’Est.
J’aime les espaces, les couleurs, les textures, l’aspect sauvage de la Creuse. Dans la forêt après le champ de pierre, ce n’est que de la culture de sapin, bien aligné, et pourtant à certains endroits il y a des arbres centenaires qui sont là, comme si la nature à l’état brut émergeait dans les paysages aménagés par l’homme.
Ici ça change de temps d’une heure à l’autre, c’est comme en Islande.
C’est un bain verdoyant la Creuse et la force des pierres, on en croise, posées naturellement. On rencontre un dolmen, on le voit de loin, ça force le respect. Ils sont là pour effectuer la transition. Des autels naturels, mais aussi des bivouacs, des endroits de repli où se réfugier.
Être Creusois c’est être près de la terre, autonome.
La pierre, la tapisserie, la mouvance des paysages par la lumière d’une heure à l’autre.
Je suis dans le mouvement de la nature et la nature est en moi, ici je le sens, je sens ce flux dont j’ai besoin dans mon métier de danseur.
On est au centre de la France, il y a comme une sorte de force centrifuge qui s’opère.
J’aime la petite forêt, elle a tellement de nuance en si peu d’espace. J’y croise des biches, j’entends les cerfs frotter leurs bois. J’aime beaucoup l’odeur de terre humide, enfant je la mangeais la terre. Je continue. Je prends de la terre et je la mâche. J’aime aussi le goût de l’argile. Ici il y a très peu de passage, on voit des résidus d’animaux, très peu de personnes on mit leur pied là alors on peut goûter. Dans cette forêt il y a un très beau rapport à la gravité, il y a des endroits où on est stable, il y a des endroits où l’on s’enfonce énormément. Cela nous demande de nous redresser. Il y a des perspectives, des diagonales, la lumière rentre et vient toucher les arbres les plus anciens, qui sont horizontaux par rapport aux arbres plantés par l’homme qui montent droit.
J’ai goûté la terre. C’est une terre qui s’est beaucoup mélangée avec des épines de sapin, qui est très mélangé, j’ai dû la moudre dans mes mains, parce qu’elle n’était pas fine. J’ai eu très vite envie de la goûter, c’est comme l’eau, j’aime la mâcher, l’avoir en bouche avant de l’avaler. L’eau a une texture très différente selon les lieux.
La vallée, la pierre, les cimetières qui épousent les paysages en hauteur. On dirait que rien n’a été fait au hasard, rien n’a été posé au hasard, les maisons, les gares, les cimetières.
J’ai été fasciné par une tombe d’un jeune du pays, une tombe en friche, il ne reste plus qu’une dalle très modeste, avec des pots desquels sortaient des racines, un jeune qui en 1960, à 21 ans est parti de ce village pour aller au Mexique et sur la tombe il y avait un hommage à son intel-ligence, à sa passion et à son verbe. Ça m’a fait penser à Rimbaud. Il a pris la route. Sa tombe était vraiment singulière. Il s’est mis entre deux espaces, c’était quelqu’un du voyage, et sa tombe était retirée.
J’ai vu apparaître des couleurs. Un désir de lecture de Saint Augustin. Mon père, il y a trente-cinq ans, je lisais Baudelaire, et c’était un homme qui avait fait le petit séminaire et y avait renoncé en rencontrant ma mère, et il m’avait proposé de lire du Saint Augustin, et j’avais été très arrogant. Il m’avait dit : il n’est pas si loin que tu crois. Et ça me revient comme un désir de lecture 35 ans après en Creuse.
Ici il fait trop froid. C’est toujours la même saison. J’aime être seul mais entouré de gens, alors ici.
Ici les éoliennes sont très belles, j’en mettrai partout. Ça n’entrave pas le paysage. Même le son qui varie selon le temps, la pluie.
La disco mobile j’aime beaucoup, c’est un bal populaire, les générations sont mélangées, il y a malgré tout les groupes d’ados, d’enfants. Il y des moments où tout le monde danse ensem-ble pour la « salsa du démon » qui les rassemble, et puis pour certaines danses certaines géné-rations se rassoient.
Ici il y a une odeur de sureau. J’aime la soupe aux orties.
L’eau c’est magnifique des sources, des torrents, des lacs.
Reste comme tu es la Creuse, tu es préservée, tu ne t’abîmes pas.
Une boîte de crayon de couleur, un cerf, la nostalgie, le mouton, le plateau des mille vaches, une sorcière ou la fée clochette, la mère, plénitude, une robe, « Les hauts de Hurlevent », « Thalassa », « Le petit bal perdu »
Fous la paix à ma main gauche, et inversement pour la droite.