La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois

Un couple : de Felletin à Guéret…

LUI : Je suis né en 1914.
ELLE : Et moi en 23.
LUI : Dans les années 20 il n’y avait pas beaucoup de voitures à Felletin. Les premières voi-tures que j’ai connues c’était des Ford qu’avait un médecin dentiste qu’on a vu ensuite dans les films de Charlie Chaplin. Il y avait beaucoup de voitures à chevaux, surtout le jour du marché, le vendredi. Un grand rassemblement. Ils venaient de la campagne pour vendre leurs produits avec des voitures attelées d’ânes, de bourricots, ils dételaient dans les quartiers exté-rieurs auprès d’auberges où ils pouvaient boire un coup sans doute et remiser les bourricots, les mettre à l’abri. On voyait ces petites voitures à 2 roues qui se succédaient, les brancards en l’air. Ce n’était pas facile d’atteler un âne quand il ne voulait pas. Mon père avait une voiture, une auto, quand il était au moulin il avait trois voitures pour livrer la farine. Autrefois il en avait plus, mais les réquisitions de la guerre de 14 étaient passées par là. Il avait une vieille Ford, on y montait derrière comme dans un train assis en vis-à-vis, on y montait avec un mar-che pied qui se relevait, on était installé de côté. Mon père était meunier, il a vendu sa Ford et en 1919 il a acheté une Peugeot à Paris, c’était déjà plus moderne. Elle avait été achetée par un médecin américain pour visiter la France, et il l’avait aussitôt revendue. C’était une torpé-do, une voiture décapotable, la capote se rabattait derrière, l’été on retirait la capote, on avait le nez au vent. Pour prévenir de son arrivée il y avait une trompe en cuivre avec une poire qui arrivait à portée du conducteur. Ça faisait comme une corne, mais ça ne s’entendait pas très loin. Il y avait des accessoires en cuivre, un énorme frein à l’extérieur avec une poignée en cuir, et puis il y avait l’éclairage au carbure de calcium, c'est-à-dire dans une boîte qui était sur un marchepied sur le côté, on mettait du carbure de calcium, on mettait de l’eau dans un récipient au-dessus qui s’échappait goutte à goutte, tombait sur le bloc de carbure de calcium, et ça produisait de l’acétylène, des conduits étanches le conduisaient aux phares de devant et à la lanterne arrière, il fallait ensuite aller ouvrir les phares et avec une allumette enflammer l’acétylène qui arrivait. Les pneus éclataient souvent. Particulièrement l’été sur des routes empierrées, la chaleur les faisait éclater. On allait à Évaux-les-Bains conduire un grand-père qui suivait une cure là, un pneu a éclaté et mon père qui était un bon conducteur a eu beau-coup de mal à maintenir sa ligne. Alors pour éviter ça, on avait un petit récipient et dans les villages on arrosait les pneus. On faisait des voyages à 50 kilomètres. On allait à Guéret, Gué-ret Felletin. Une fois nous sommes allés à la Bourboule. Au fil des ans la qualité des pneus s’était améliorée. Les routes étaient empierrées, je n’ai pas le souvenir de route goudronnée.
Nous habitions une maison à Felletin. La maison étant proche du moulin, mon père avait fait installer un générateur de courant continu à 120 volts, et à la maison qui était située à 50 mè-tres on avait l’électricité. J’ai connu les premières Citroën avec un derrière pointu, deux pla-ces devant, le pare-brise rabattable, et derrière un spider, un trou avec un siège où on pouvait s’installer à deux, ça se refermait par une tôle sur glissière. Il y avait trois ou quatre voitures à Felletin. Le docteur qui était maire de Felletin avait un Dedion Bouton, le pharmacien, c’était des voitures décapotables, des torpédos.
Dans la maison du moulin, il y avait le téléphone. Il fallait passer par la poste, il fallait tourner une roue, « ici le nº tant, donner moi le nº tant à Limoges par exemple. » Et on vous disait : « Dès qu’on l’aura, on vous rappelle. »
L’école se terminait à quatre heures, le matin de 8 à 11. De 11 heures à midi le catéchisme, de midi à une heure on allait chez soi et à une heure il fallait aller à l’école, c’était tout à fait ser-ré. Le soir on sortait à quatre heures, mais l’hiver il faisait nuit à quatre heures et demie. J’avais de nombreux devoirs, je m’asseyais à la salle à manger sous la lampe, ma mère venait m’aider.
J’ai connu le cinéma assez tôt. C’était à l’ancienne mairie, au rez-de-chaussée, sur des bancs. C’était un événement, le samedi soir à partir de 9 heures et le dimanche à 2 heures. Le pre-mier film que j’ai vu ça devait être en 19 ou en 20, une bonne de la maison m’a emmené au cinéma, et je me rappelle encore du titre, on projetait ça depuis une cabine métallique à cause des incendies les bobines pouvaient s’enflammer facilement. Il me semble que c’était tiré d’un roman d’Agatha Christie : le meurtre de Roger Ackroid. J’y suis allé de temps à autre avec mes parents à la séance du samedi soir, on s’asseyait à la tribune, en bas il y avait les bancs de la mairie. Dans la tribune le prix était un peu plus élevé et c’était des chaises pail-lées, c’était des gens d’un rang social plus élevé qui se trouvaient dans la tribune. Il y avait pas mal de monde.
Je ne suis jamais allé au bal. On s’est connu avec ma femme en 46.
À Felletin au sortir de la guerre 14 18, il y avait déjà une équipe de football.
Dans les auberges de quartier, il y avait des bals, venait un accordéoniste.
ELLE : À Saint-Quentin ce n’était pas loin 5 km, c’était renommé. On y allait à pied. On y allait danser. On s’amusait bien.
LUI : Saint Quentin Felletin c’est 2 km.
ELLE : Plus que ça.
LUI : Mon père avait une sœur qui était mariée à un marchand de vin qui était situé à Parsac, dans le nord de la Creuse. Il se trouve qu’il y a une gare sur la ligne de Guéret à Montluçon. On m’emmenait donc dans la deuxième quinzaine d’août j’allais chez ma tante. Il y avait la fête patronale le dernier dimanche d’août, je montais sur les chevaux de bois, j’étais un grand amateur de tir forain.
ELLE : On se retrouvait avec les cousins et les cousines.
LUI : Un peu plus tard j’avais un cousin qui avait 10 ans de plus que moi, il m’emmenait avec lui à la chasse. Quelquefois mon grand-père qui avait été entrepreneur de maçonnerie à Paris avant sa mort en 37, disait à mon père : « Henri dimanche je vous emmènerai bien à la Cour-tine. »
À la Courtine il y avait des grandes manœuvres, les régiments venaient de toute la division de Limoges. Sur le coup de 4 heures la musique régimentaire se mettait en marche, le dimanche, ils gagnaient le champ de foire où il y avait des arbres et de l’ombre et il donnait un concert qui pouvait durer une heure. Mon grand-père qui avait fait cinq ans de service militaire à Cho-let aimait beaucoup la musique militaire. La Courtine était le plus grand champ de manœuvre de France puisqu’on y faisait du tir d’artillerie à balles réelles. Les habitants étaient tenus de loger les officiers et les sous officiers, ils recevaient un billet de logement, et ceux qui ne pouvaient pas les loger leur payaient une chambre en versant leur écho à la municipalité. À l’époque les distractions étaient rares, et les gens se réunissaient sur la place Courteau pour profiter d’un concert.
Il y avait des petits cirques, des montreurs d’ours, mais pas de théâtre. Avant la guerre il y avait une ménagerie ambulante qui s’était installée face au cimetière, c’était des prés à l’époque. Ils s’appelaient Felletin, c’est curieux, mais c’est comme ça : la ménagerie Felletin. Ils se sont retrouvés là à la déclaration de guerre, ils ont été mobilisés, ils sont partis à la guerre, et la ménagerie est restée à Felletin pendant 4 ans, jusqu’à ce qu’ils reviennent, en tout cas qu’il en revienne au moins un. Et en 19, 20, ils ont commencé à redonner des représenta-tions et on m’y a emmené. C’était surtout des lions. Quelques années plus tard ils sont repas-sés et pour remercier les habitants de leur accueil pendant la guerre, ils les ont invités à des représentations gratuites.
ELLE : Ce qu’il y avait et que j’aimais, c’était les veillées.
LUI : Mais il arrivait qu’il y ait des cirques qui passent à Felletin.
ELLE : Oh ben, comme partout.
LUI : Je crois que c’est en 1929 que le cirque Amar avec ses trois pistes est venu à Aubusson, mon père nous y a emmenés.
ELLE : Les gens veillaient plus que maintenant. On parlait, on épluchait des châtaignes, on jouait à la belote. L’hiver. L’été les gens allaient plus dehors. Les jeunes, on allait à la pêche aux écrevisses le dimanche, c’était un événement, on partait à deux ou trois familles, on em-portait le repas, et le soir on revenait avec des plâtrées d’écrevisses. Il y en avait, il y en avait…
LUI : On en a tellement péché qu’il n’y en a plus.
ELLE : C’était une belle journée. Il y avait toujours un cousin qui racontait une histoire rigo-lote. Je me rappelle une fois un cousin nous avait dit : c’est un meilleur coin de l’autre côté, et il avait porté une de nous et arrivé au milieu de l’eau il l’avait fait tomber exprès. On s’amusait bien. On allait à la cueillette des champignons aussi c’était l’aventure.
LUI : Avant la guerre, avant son mariage, mon père avait l’habitude d’aller de temps à autre jouer à la manille au café principal. Ensuite il allait dans un petit café que tenait madame veuve des Equise, où il retrouvait des habitués, un tapissier, un marchand de confection pour homme, un ancien pâtissier, un ancien percepteur, il y avait même un médecin quand il était libre allait taper la manille chez la petite dame. Entre cinq et sept deux, fois par semaine. On buvait du Byrh, du Saint Raphaël, du Pernod. Mon père buvait invariablement du Byrrh Cas-sis. C’était du quinquina puis il y a eu Dubonnet.
ELLE : La guerre a beaucoup changé les choses. Une mauvaise ambiance. Tout le monde se méfiait les uns des autres. Nous qui aimions faire du vélo, on ne pouvait plus, il y avait les Allemands. Pour se ravitailler, c’était toute une histoire, j’ai vu mon père se lever à cinq heu-res du matin pour aller chercher un peu de farine, et quelques grains pour élever des poulets.
LUI : Tu parles de l’occupation, moi je n’ai pas connu ça. Il y avait des réelles difficultés. J’ai connu ça en 47 48, il y a eu des tickets de rationnement.
ELLE : Il y avait beaucoup de maquis ici. Beaucoup.
LUI : Quand je suis revenu après cinq ans de captivité, j’ai retrouvé Felletin avec soulage-ment. Des choses avaient changé, mon père avait beaucoup vieilli, tout coutait cinq ou six fois plus cher qu’avant la guerre. On ne pouvait pas rester sans rien faire. Je suis rentré dans l’administration. Je suis retourné à la pêche.
Le cinéma n’était plus au même endroit, le cinéma installé dans l’ancienne mairie au lende-main de la Première Guerre et qui avait pris pour nom : « Philanthrope cinéma », qui avait été créé par un monsieur Beauvais, fabricant de tapis. En 1945, un certain monsieur Maillot en-trepreneur de menuiserie, avait créé un cinéma pas loin de la gare et ce cinéma fonctionnait le samedi et le dimanche et il avait des films beaucoup plus récents. J’ai vu « Le voile bleu » avec Gaby Morlay. « Les visiteurs du soir » avec Alain Cunny et Arletty, j’ai vu un film russe « Quand passent les cigognes. » (Remarque de l’intervieweur : c’était plus tard dans les an-nées 60) Il me semblait bien pourtant que je l’avais vu à cette époque.
La télé, c’est différent. Mon père a acheté son premier poste en 1929, il n’y avait pas d’image, oui son poste de radio.
ELLE : Le matin mon père prenait son café, allumait sa cigarette et branchait la radio avant d’aller ouvrir son magasin. Tout cela était fait.
LUI : Mon père avait acheté en 1918 un gramophone ainsi que toute une collection de dis-ques. Il fallait bien se distraire, les soirées d’hiver étaient longues. C’était une mécanique, on remontait la mécanique, il se mettait en marche, on mettait un disque en cire, ce n’était pas avec un cornet, non, il y avait un diaphragme avec une aiguille d’acier qui suivait les sillons. « J’irais revoir ma Normandie, c’est le pays qui m’a donné le jour. » Je m’en rappelle. Il y avait quelques disques d’histoires de bidasse avec Bach et Laverne qui ont ensuite tourné des films. Phiphi que chantait Saint Granier.
ELLE : On a huit ans de différence. Il y avait Tino Rossi, mais je ne l’aimais pas tellement, je n’aimais pas Maurice Chevalier. Ceux que j’aimais je ne m’en rappelle pas.
LUI : En captivité nous avions des disques de Charles Trenet.
Guéret était plus important. 8000 habitants en 47. Guéret était très étendu, j’allais à pied eh bien ça me faisait une sacrée trotte.
ELLE : C’est mortel Guéret. Je préfère habiter Felletin que Guéret.
Ce qui sévissait à Guéret c’était la crise du logement. Quand nous sommes arrivés, j’ai dû prendre un logement meublé sur la route d’Aubusson. Il y avait bien l’eau et l’électricité, mais c’était tout, il y avait des toilettes dans la cour. Ensuite on est allé dans une petite maison dans une impasse où on avait un séjour, une très grande chambre, nos enfants couchaient avec nous, et une cuisine. On est restés jusqu’en 53. Et en 53 on a pu trouver à louer le premier étage d’une maison qui était à 50 mètres de la place Bonnyaud, et à 100 mètres du cinéma Continental où on allait quelquefois. On l’a détruit alors qu’il était tout neuf sous prétexte de rénovation urbaine. On a vu pas mal de films.
ELLE : Là on a passé quelques bonnes années, on était quatre couples qui s’entendaient bien. Ce que je regrette beaucoup c’est Angers. (Sanglots)
LUI : On y est allé en 63 jusqu’au mois de novembre de 2006, l’année dernière. (on est en juin 2007) On venait régulièrement en Creuse. Ce qui me manquait un peu c’était la chasse, c’était l’occasion de prendre l’air. Là bas je n’avais pas les moyens, mais j’allais à la pêche. Là bas il n’y avait pratiquement pas de truite. Rien ne me manquait de la Creuse.
ELLE : J’aime le pont cassé sur le Thaurion, entre Gentioux et Saint Marc à Loubaud.
LUI : Un événement qui m’a marqué c’est la mort de ma mère en 1930, elle avait 42 ans. Ça m’a marqué pour la vie (il est très ému)
ELLE : (aussi émue) Moi c’était pareil, elle avait 46 ans.
LUI : Même si mon père a été un père très dévoué qui ne s’est pas remarié, même si mon grand-père a reporté sur nous l’affection qu’il avait pour sa fille, c’était des affections d’homme entre eux. Pour un gamin de 15 ans une maman ça ne se remplace pas. La vie a été pour moi beaucoup plus triste. On se fait à tout, et il vient un moment où les douleurs se cal-ment, mais la vie n’a plus été pareille jusqu’au moment où je me suis marié en 47, car j’ai eu un fils qui est né à Felletin chez mes beaux-parents, rue du Château. Mon second fils est né à Guéret. Ce sont donc des Creusois.
Pour vendre ses brebis, elle faisait 12 heures de marche dans la journée.
À Felletin il ya eu une taillerie de diamant, une diamanterie. Pourquoi les diamantaires d’Anvers ont-ils choisi ce petit trou creusois ? Un certain monsieur Wilhelm Stonfer qui était autrichien est venu au début du siècle ou à la fin du précédent, vers 1900, parce qu’il avait épousé une veuve, madame Édouard, qui possédait une maison sur la route de Tulle à hauteur du pont du Mabet. Ce monsieur a fait construire un bâtiment adéquat avec la Creuse à ses pieds pour la force motrice. Par le hasard d’un mariage nous avons une diamanterie à Felletin. Il a quitté le pays de bonne heure, mais j’ai rencontré sa femme. Il a dû former des compa-gnons sur place. Les ouvriers ont créé une coopérative ouvrière et ils ont trouvé un ancien moulin pour installé la diamanterie où j’ai eu des parents qui ont travaillé. Ça s’est arrêté dé-finitivement dans les années 60. Le dernier a y travailler n’était plus que tout seul à travailler, et on m’a dit qu’il polissait des verres extrêmement durs pour l’armée parce qu’il ne recevait plus de diamant d’Anvers. Le bâtiment existe toujours.
Mon grand-père était maçon, il n’est pas parti comme les petits maçons dont les familles avaient besoin de ressources et qui partaient pour une saison, les hivers ils les passaient à Pa-ris et ils étaient cultivateurs. Mon grand-père était fils d’agriculteur de la Nouaille, il avait un cousin, tout le monde s'appelait cousin, il a été pris dans son entreprise. Il y est allé à 17 ans, il lui a permis de suivre des cours, il était né en 1861, il est devenu chef de chantier, et finale-ment entrepreneur. Il est revenu en Creuse à 62 ans à sa retraite. Il était veuf, il vivait avec une bonne, une Auvergnate.
Le docteur Grancher originaire de Felletin a soutenu Pasteur contre le docteur Orfila.
On s’est absenté longtemps. À mon époque je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu quelques meur-tres.