La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois

Six retraités racontent

Jean-Paul : Je suis d’Ajain. J’ai été embarqué comme STO, je me suis sauvé pour rejoindre les Russes antiallemands à Vienne et on a été du côté des Russes chez eux. Quand j’y re-pense… Quand on était en bas d’une colline et que les Allemands étaient en haut et qu’on les prenait pour les nôtres, et qu’ils nous ont tirés dessus et qu’on a laissé des copains par terre.
Fermière : Dire qu’on leur a fait à manger aux Allemands.
Jean-Paul : Ça la mémé elle n’accepte pas.
Fermière : Ils venaient à la maison, ils demandaient qu’on leur fasse le déjeuner, sans payer, rien. Oh le plus qu’ils m’ont fait peine : on avait un beau petit chien, ils jouaient avec ce chien et ils l’appelaient de Gaulle. C’est affreux ce qu’on a pu vivre. Il fallait leur faire à manger, mais ce n’est pas eux qui payaient. On achetait de la viande et des légumes, à déjeuner quoi.
Émilie (la centenaire) : Il faut commencer par le commencement, quelque chose que je com-prenne facilement. J’y suis née même en Creuse.
Jean-Paul : On se voit depuis hier on se reconnait pas.
Émilie : Mon mari était maçon. On allait où ça se construisait. Je n’ai pas quitté la Creuse. Maintenant je ne m’en vais pas parce que je suis trop vieille. Je suis née en 1907. J’ai eu cent ans. Je suis née le 11 mars 1907.
Fermière : On a sept ans de différence.
Émilie : J’ai vu le soleil se lever quelquefois. Je suis née à Saint Marc à Loubaud à 25 kilomè-tres d’Aubusson à 2 kilomètres près. J’habitais une maison en granit.
Jean-Paul : J’avais une maison dans le bourg. Il y avait la cuisinière à charbon, le Butagaz on l’a acheté juste avant la guerre.
Émilie : L’électricité on l’a en tout ça doit faire cent ans, n’est-ce pas ? J’ai toujours connu l’électricité.
Fermière : J’ai été avec mes parents jusqu’à mon école, et puis après je suis allée dans les maisons bourgeoises, et puis je me suis mariée avec un propriétaire qui avait une ferme de quarante hectares, mais en friche parce que mon mari était maçon, mais avec les difficultés qu’il avait eues à Paris il était revenu travailler sa ferme.
Émilie : Vous me demanderez, Monsieur, parce que je ne sais pas ce que vous désirez enten-dre.
Fermière : Il n’y avait rien dans les villages. Il y avait juste un feu de joie le 28 juin.
Jean-Paul : Tréfujo.
Madame Chatou : Un roudo on appelait ça nous.
Jean-Paul : Ah bon.
Émilie : Roudo ? Je ne sais pas où c’est ça.
Jean-Paul : Dans un village.
Émilie : Dans un village ?
Jean-Paul : Oui on était dans un village le jour du 28 juin.
Fermière : Il y avait une grande fête à Vallières en septembre, et bien on m’emmenait à la fête. Deux ou trois tours de manège et on revenait. Je me suis élevée pauvrement. Je n’avais pas de père.
Émilie : On était bien civilisé, les dames se racontaient bien des histoires quand elles avaient le temps.
Madame Chatou : On allait jouer aux cartes.
Jean-Paul : À la belote. On a vu les débuts de la belote.
Madame Chatou : On se réunissait tous les soirs pour jouer aux cartes. L’hiver. Il fallait qua-tre hommes pour jouer à la belote, alors ils se rassemblaient.
Fermière : Chez nous on se réunissait pour tricoter et puis travailler au coin du feu.
Jean-Paul : Ce n’était pas les mêmes choses à faire.
Émilie : Les messieurs ne tricotaient pas, ils lisaient le journal. La Montagne.
Jean-Paul : La politique. La politique.
Émilie : La Montagne.
Jean-Paul : La Dépêche.
Madame Chatou : Pas de mon temps. Le Parisien.
Fermière : Il n’y avait pas de café dans les villages, dans le bourg, oui.
Jean-Paul : Il y avait la camionnette qui passait. La voiture de Caïfa. Elle était jolie. Il passait avec sa petite voiture. Vous l’avez vu Caïfa ?
Madame Chatou : Oui, il avait une petite voiture comme une table, rectangulaire. Il avait de tout, il était habitué, du café, du sucre.
Jean-Paul : J’ignorais l’histoire de la bonne vierge d’Ajain. Pendant la guerre de 70 ils avaient juré que si les Allemands ne venaient pas jusqu’à Ajain, la vierge aurait sa chapelle, eh bien la bonne vierge elle a sa chapelle, vous pouvez la voir. Il n’y a pas grand monde qui la connait.
Fermière : Il y avait les feux de joie au mois de juin pour la Saint Jean.
Émilie : Dites on apportait des bouquets de fleurs.
Fermière : Ça faisait des étincelles. C’était beau. Maintenant ça n’existe plus.
Émilie : Il faut m’interroger pour que je me souvienne.
Fermière : Il y avait des bals dans le temps, dans les cafés ou dans les granges. Il y avait des accordéons.
Madame Chatou : On dansait la valse, la java, la rumba, la bourrée.
Émilie : La bourrée il faut être quatre. C’est une danse spéciale.
Fermière : On la dansait avec des grelots aux pieds.
Le Notable : Les cols des barbichets qui disaient : les limousines sont des roses leurs barbi-chets, leurs petits bonnets en dentelles, des papillons. La vielle et une espèce de corne.
Jean-Paul : Vous en savez des choses.
Le Notable : Un nommé Duranton tenait un parquet salon pour danser, il allait à Felletin, il allait partout en Creuse. C’était un joueur de vielle.
Jean-Paul : L’histoire de la rigole du diable moi je ne la connaissais pas.
Le Notable : On trouve la même au Goure des Limonières.
Émilie : La rigole du diable c’est une petite rivière de la Creuse.
Le Notable : Un jour le malin a voulu séduire une bergère, elle a refusé ses avances et pour la punir il l’a poussée dans le précipice. Ce n’est pas très impressionnant.
Émilie : Ça l’est assez impressionnant.
Le Notable : À 3 ou 4 km dans le Thaurion un accident géologique a créé un à pic de quelque 20 ou 30 mètres, c’est impressionnant, il y a la même légende avec le diable et une bergère.
Fermière : Pour les poissons il y a une histoire. Il était défendu de prendre les poissons et un monsieur il prend un sac en papier il met des poissons dedans mais quand il les passait devant les gardes le sac s’est effondré.
Jean-Paul : J’en ai appris des nouvelles ce soir, je suis pourtant creusois.
Fermière : Pour aller à l’école je faisais 1 km tous les jours. Pour mes enfants je les avais mis au Monteil il y a 5 km à peine.
Jean-Paul : Tous les bourgs avaient leur école.
Fermière : il ya trop de montagnes en Creuse.
Jean-Paul : C’est ma région préférée. C’est bien plus beau les montagnes.
Fermière : Pour les vieux c’est triste.
Madame Chatou : Jeune je trouvais ça bien.
Jean-Paul : Les jeunes ils travaillaient à la ferme.
Madame Chatou : Il fallait garder les bêtes. On jouait à monter à la bicyclette.
Femme du notable : On allait aux champignons, on allait aux écrevisses, on restait avec les parents.
Le Notable : J’avais un grand-père maternel qui était né dans une ferme en 1861. Ils allaient à l’école où ils pouvaient. Il coupait la route, mais ça lui faisait tout de même 8 km le matin et 8 km le soir pour rentrer chez ses parents. J’ai connu ça à Felletin ; les petits fermiers ils ap-portaient leur gamelle, et sur le poêle octogonal il faisait chauffer la soupe de midi. Il tirait de la musette un morceau de pain et de fromage pour compléter la chose.
Fermière : On se chauffait au bois.
Émilie : La cheminée. Il y avait une bouillotte pour produire de l’eau chaude sur la cuisinière.
Madame Chatou : On n’avait pas l’eau, il fallait chercher l’eau à la fontaine.
Émilie : Il y avait des gens qui avaient des puits. Ils en avaient marre d’aller chercher l’eau au diable. Ils avaient un puits dans la cour.
Madame Chatou : Chacun allait à la fontaine selon les besoins, ce n’était pas un lieu de ren-contre.
Émilie : Chez nous l’eau est arrivée en 69.
Le Notable : En 28, 29 on avait l’eau courante à Felletin.
Madame Chatou : On n’avait pas la lumière au début, on s’éclairait avec la lampe à pétrole et la bougie.
Émilie : Pas la bougie, ça coutait trop cher et ça n’éclairait rien, la lampe à pétrole.
Jean-Paul : On sortait plus tôt vers 3 heures, 3 heures et demie. Il y avait des élèves qui avaient de la route. Ils arrivaient à 8 heures 30 après 4 kilomètres.
Madame Chatou : En hiver à 4 heures on s’arrêtait de travailler.
Émilie : La veillée, on jouait aux cartes, on tricotait.
Madame Chatou : La veillée c’était pour se reposer.
Fermière : Tous les soirs on mangeait de la soupe.
Jean-Paul : Un œuf ou un morceau de fromage et on était content.
Fermière : Le dimanche c’était comme les autres jours.
Madame Chatou : Un gâteau des fois.
Jean-Paul : On mangeait un peu mieux, on tuait le poulet.
Madame Chatou : On tuait le cochon avant Noël.
Jean-Paul : Le jour de la Saint Cochon. Le gosse venait à l’école avec un papier : « Monsieur demain chez nous c’est la Saint Cochon, le petit ne viendra pas à l’école. » Et deux jours après le gosse se ramenait avec un morceau de boudin.
Madame Chatou : On invitait les voisins le soir pour manger le boudin.
Fermière : Il y avait la batteuse. Il fallait beaucoup de personnel, une vingtaine de personnes, ça faisait une vingtaine de journées. Parce qu’on rendait les journées, et le soir on faisait la fête. On chauffait le four pour les gâteaux ce jour-là. On cuisait des gigots, des tartes. La bat-teuse c’était la grande fête, on faisait un repas de Gargantua.
Jean-Paul : Les gamins passaient avec les litres de rouge et les verres pour donner à boire aux hommes qui travaillaient.
Émilie : Il y avait du vin à l’époque, maintenant il n’y a plus que de l’eau.
Jean-Paul : Pour les hommes la tradition c’était la maçonnerie.
Émilie : Mon papa était maçon. Mais il ne partait pas.
Madame Chatou : Moi mon grand-père. Il ne partait pas non plus.
Fermière : Mon grand-père partait.
Le Notable : Moi mon grand-père est parti à 17 ans à Paris. Un cousin l’a embauché, il lui a permis de suivre des cours du soir, et à la fin finale il a acheté un fond boulevard de Belle-ville.
Jean-Paul : Quand on ne travaillait pas, on construisait nos petits murs en pierre qui entourent toutes nos petites propriétés.
Émilie : J’avais un maréchal ferrant dans mon bourg, parce que les gens avaient tous des bê-tes.
Jean-Paul : Dans la vitrine de la pharmacie il y avait deux grands bocaux l’un rempli d’un liquide jaune, l’autre d’un liquide violet. J’étais en somme un bourgeois, mon père était meu-nier. Après je suis allé au collège de Guéret. J’y suis rentré en 27, j’en suis sorti en 32. Après je suis allé à Limoges à l’école de droit, puis le service militaire, j’ai commencé un stage chez un notaire que je n’ai pas eu l’occasion de terminer, puisque je suis parti, mobilisé, et que le 21 juin 1940, ces messieurs en habit vert m’ont cueilli pour cinq ans et comme j’étais secré-taire d'État-major, j’ai fait tous les métiers, j’ai été dans une grosse ferme, c’était très pénible, ils ne respectaient pas les heures, il n’y avait pas de dimanche qui tienne, mais c’était vrai pour les agriculteurs aussi bien en France. Ensuite je suis allé dans un entrepôt de laine. Puis dans une usine de skis. Je suis revenu en Creuse et je suis rentré dans l’administration de l’enregistrement, j’ai été nommé à Guéret où j’ai été receveur principal. Puis je suis devenu inspecteur des domaines, ça me laissait beaucoup de liberté. Puis je suis allé à Angers, j’y suis resté 42 ans. Je reviens il y quelques mois à Felletin où mon fils est percepteur.
Fermière : J’ai oublié de vous dire pour la Saint Jean, les jeunes gens se réunissaient, ils ra-massaient des genévriers pour faire un grand feu de joie.
Le Notable : Quand je suis rentré après cinq ans prisonnier... Ce qui me manquait c’est que je crevais de faim. Ce qui m’a plu c’était la liberté, j’ai pu retourner à la chasse.
Madame Chatou : Une spécialité Felletinoise : le pâté de boulette. Comme un pâté de viande, c’était rond, une pâte feuilletée, 50 % de viande de porc, 50 % de viande de bœuf, et le secret c’était la sauce.
Le Notable : Ma mère me disait quand tu sortiras de l’école tu passeras chez Faurrisson pren-dre le pâté de viande. C’était une merveille.
Fermière : Ce pâté de viande c’était bon.
Le Notable : Ce qui était bon c’était la brioche du jour des rameaux. Il y avait deux pâtissiers qui faisaient des cornus, il faisait des brioches en forme de croix.
Fermière : Le soir de Noël, on a fait un repas bien comme il faut entre voisins.
Émilie : À Noël on mettait nos sabots dans la cheminée.
Fermière : J’avais une orange ou une tablette de chocolat.
Le Notable : À la messe de minuit pendant une heure on se gelait.
Jean-Paul : Chez nous on avait le meneur de loup, il s’annonçait à la trompe, et on laissait une tourte devant la porte, et on s’enfermait.
Fermière : Mon père avait fait cinq ans de service militaire.
Le Notable : Une distraction pour moi et mon grand-père qui était maçon, c’était d’aller à la Courtille pour assister aux manœuvres de corps d’armée. On allait au restaurant à la Courtine, et sur le coup de quatre heures, la fanfare d’un régiment gagnait le champ de foire et donnait l’aubade pour remercier la population de les avoir accueillis.
Jean-Paul : Les pigeons avaient mangé les petits pois de l’abbé Guéré de Jarnages. Il y a eu une réunion du conseil municipal pour savoir comment on allait les punir : en leur liant les pattes et en les lançant du clocher. Et on enterrait les taupes. Ils avaient aussi un canon de bois qu’ils manquaient de faire exploser à chaque fois qu’ils le sortaient. C’est des histoires un peu bébêtes de notre coin.
Le Notable : Le Caïfa c’était ces épiciers ambulants qui se déplaçaient avec un mulet ou un bourricot. À la Courtine, en 34, il y a eu des manœuvres d’armées. Comme président du Conseil il y avait Pierre Laval, il est venu avec Gamelin manger à Felletin, et tout Felletin essayait de les apercevoir. C’est la seule fois de ma vie où j’ai vu Pierre Laval en train de dé-jeune à l’hôtel Lévesque de Felletin. Il ne savait pas ce qui l’attendait. Enfin, rien ne l’obligeait à collaborer.