Je viens de Creuse. Je ne sais pas où je vais.
Je suis née en Creuse, où j’ai vécu avec ma mère et ma grand-mère jusqu’à deux ans. Comme c’était après la guerre, retour en ville, à Bourg-la-Reine, et enfin Longjumeau. Et puis Paris, mais je revenais régulièrement en Creuse, et à l’époque les grandes vacances c’était trois mois : du 1 juillet au 1 octo-bre.
Ma grand-mère était paysanne au Bouchaud, elle vivait avec son frère, car elle avait été veuve très tôt. Il y avait trois vaches, des poules, des lapins. Ma mère est restée avec elle jusqu’à 27 ans, puis elle est montée à Paris où elle a rencontré papa. La maison du Bouchaud dans laquelle je suis née existe tou-jours, c’est mon frère qui l’habite. Nous, nous avons acheté ici.
La maison était en bout de village, il y avait une grande cheminée dans une pièce centrale avec deux grandes armoires, une armoire à vaisselle, et une armoire pour la lingerie ; une table de ferme, une maie pour faire le pain. Une seule pièce, puis une petite pièce sans fenêtre pour ranger les pots de lait à cailler. Son lit bateau était près de la cheminée. Il y avait une cuisinière à bois à côté de la cheminée. À l’étage il y avait un grenier et deux petites chambres, mais ma grand-mère vivait en bas. L’étage n’était pas chauffé, sauf par le conduit de cheminée. Ma grand-mère était toujours en noir, un tablier noir, et des sabots. Je l’ai toujours vu en galoches.
Sur la cuisinière c’était les plats qui mitonnaient, et dans la marmite, sur la cheminée c’était la soupe, et les pommes de terre au lait. Elle avait ses poules, ses lapins, et le cochon qu’on tuait une fois par an. Elle faisait des petits gâteaux sablés extraordinaires, et les tartes dans le four à pain. Ils stérilisaient dans des bouteilles des dindons, des petites prunes pour les tartes et les clafoutis. Le beurrejà c’était une pâte qu’elle étalait, et par dessus de la crème fraîche qu’elle faisait.
Mon frère aurait voulu être un braillot, celui qui gardait les vaches. Pendant les vacances on allait aux champs garder les vaches, parfois avec des copines. On allait se baigner dans les petits ruisseaux, ou à Anzeme et au Bourg d’Hem on allait pique-niquer à vélo. J’adorais prendre le train, et pique-niquer dans les compartiments. Le tromail c’était le lieu où l’on ferrait les vaches dans le village, et on se retrouvait là. Quand ma mère m’appelait, tout le village entendait. Il y a une marre au milieu du vil-lage, et dans le haut un château. Et le bas et le haut ne se mélangeaient pas. En haut il y avait quel-qu’un qui avait fait polytechnique. Il y avait une sorte de sentiment de classe entre le haut et le bas, c’était étrange.
Le dimanche c’était comme les autres jours. Le matin le pain était grillé dans la cheminée, et les jours de grande fête j’avais droit à l’œuf à la coque, le régal.
Il n’y avait pas l’eau courante dans la maison. On allait chercher l’eau au puits du village, il fallait monter pour la ramener, c’était lourd, fallait les traîner les seaux. On mettait les seaux sur la pierre derrière la porte ; il y avait une petite casserole pour prendre l’eau pour boire. On se lavait avec des cuvettes, on se débarbouillait, à l’eau froide. Et en été on se lavait dans le ruisseau. On y lavait aussi les boyaux du cochon.
Il y avait juste le forgeron dans le village. Les commerçants passaient. Le boulanger, je m’en souviens, parce que ma grand-mère portait du blé au moulin et en échange quand tu payais le boulanger tu lui donnais un ticket. C’était des pains de 4 livres. Le marchand de vêtements passait aussi. On n’achetait pas de viande, on avait ce qu’il fallait. Il y avait aussi le chiffonnier qui venait acheter les peaux de lapin qu’il faisait sécher sur un arceau en bois. Il fallait discuter du prix. Tous les 16 du mois, il y avait la foire à Bussière, ma grand-mère y allait à pied, 3 kilomètres. C’était un lieu où on rencontrait les gens. Il fallait dire bonjour à tous les cousins, cousines qu’on rencontrait. On achetait surtout des vê-tements. Il y avait trois bouchers à Bussière à l’époque et un charcutier.
J’ai toujours connu l’électricité, l’eau courante est arrivée en 62, 63. Les toilettes c’était dehors, sous un auvent, il n’y avait pas de trou, les poules venaient nettoyer derrière toi. On s’essuyait avec du pa-pier journal. Pour la nuit il y avait le seau qu’on vidait sur le fumier. Le soir je n’aimais pas aller sans lumière dehors, il fallait aller le plus loin possible, j’avais la trouille, c’était la merde. Il y avait comme électricité un monte-et-baisse pour toute la pièce. Dans le village il n’y avait pas de lumière, ni sur l’avant de la maison. La nuit c’était la nuit noire. Le soir il y avait des veillées, des jeux de cartes, les femmes qui tricotaient, les dominos aussi. On épluchait des légumes.
La batteuse se mettait dans la cour c’était extraordinaire, la batteuse. Pendant les foins on montait sur la charrette, tout en haut. La nuit ma grand-mère sortait quand il y avait des veaux qui naissaient, c’était un revenu supplémentaire. Après il y avait des discussions pour les vendre avec les maqui-gnons. Je trouvais ça honteux qu’ils essaient de soutirer de l’argent à des gens qui n’en avaient pas beaucoup. Les vaches étaient attelées pour faire le travail, et il y avait trois veaux par an.
On chantait la bourrée. Maman chantait Guétary, Geneviève Delille, Lucienne Boyer, Tino Rossi. Elle chantait les roses blanches.
À Bussière il y avait des bals. J’ai eu mes premiers flirts dans les boums de Creuse. On allait au bal quand le parquet passait pour la fête. Il y avait un café qui faisait bal aussi. J’avais un cousin qui était accordéoniste. Au parquet on nous mettait un tampon sur le bras, et il avait trouvé un système pour qu’on rentre sans payer.
Quand il a commencé à y avoir des voitures, ma grand-mère les engueulait parce qu’elles effrayaient les poules. Les routes n’étaient pas encore goudronnées. Le taxi à Bussière venait nous chercher. Le téléphone était chez un particulier, quand on avait un appel il sortait pour nous appeler.
Pour venir, on prenait le bus de Saint Sébastien à Bussière et après on prenait le taxi. Quand on arrivait on faisait toutes les maisons pour dire bonjour et quand on repartait on refaisait toutes les maisons pour dire au revoir, et même à dix ou onze ans, dans chaque maison : « Tu prendras bien une petite goutte. » Il m’arrivait de tremper les lèvres.
Il y avait la Yonnie, il y avait la Toinette, Ferdinand, la Lucienne. Ma grand-mère c’était la Yantine parce qu’elle s’appelait Léontine. La Yonnie c’était une petite vieille tout en noir avec un petit cha-peau noir au crochet, à l’époque tout le monde rentrait chez les uns et les autres sans rien demander, et elle venait aux nouvelles chez les voisins. Et elle critiquait, et elle gueulait après le chien qui aboyait après elle, mais elle revenait plusieurs fois par jour. La nuit elle était tout en blanc, un bonnet de nuit tout blanc, c’était étrange de la voir passer du noir au blanc. C’était une faiseuse d’histoire. Elle était fière de sa fille qui venait en tandem de Saint Sébastien. On se foutait d’eux avec leurs pinces à vélo elle son chignon bien fait et lui ses petites lunettes rondes. La Toinette, on allait souvent chez elle avec une copine. Elle avait des rhumatismes déformants, et son mari Camille mangeait des pommes de terre au lait tous les soirs. Elle avait des enfants et j’aimais bien y aller. La Yonnie c’était la sœur de Ca-mille. Ferdinand c’était le râleur qui chiquait et crachait partout, et sa fille Yvonne venait avec son panier et ses légumes, elle s’asseyait devant notre porte, et elle parlait des uns et des autres. Et elle repartait, et elle revenait plus tard dans la journée avec d’autres légumes. Parait-il qu’elle lavait les préservatifs et qu’elle les mettait sur une ficelle. Il y avait Jaurès, le socialo du village, qui venait re-faire le monde. Un beau vieillard. Il s’installait sur le banc de pierre devant la maison et il parlait, il refaisait le monde, moi comme gamine il me faisait un peu chier, mais c’est un souvenir que j’aime bien. J’étais réveillé par le forgeron. Il y avait aussi la Marie Bernard, l’alcoolique du village.
On allait faire la lessive au ruisseau. Il y avait la lessiveuse sur un trépied sur un feu. On mettait de la cendre pour la lessive. Et quand la lessive avait bien bouilli, on allait au ruisseau. Il y avait des grosses pierres aménagées pour faire un lavoir. On étendait les draps sur le pré, puis après il y a eu des fils. J’aimais bien les moments où on pliait les draps, on ne les repassait pas. La bujade c’était un moment fort.
Chaque été à la Sainte Madeleine avec mon oncle qui avait fait la guerre de 14, on se préparait la veille, et on faisait 8 kilomètres à pied pour aller à la foire à Roche. Il y avait des échanges de bes-tiaux, c’était aussi la fête à l’ail. On revenait à pied le soir, on était crevé, mais c’était une belle jour-née.
La fête du cochon c’était à Pâques, je crois. On entendait hurler le cochon, mais j’étais ravie, pour nous c’était normal. Après tu faisais un feu, tu faisais rôtir le cochon, et avec des boîtes à sardines, tu râpais le cochon pour lui enlever les poils. On le mettait ouvert sur une échelle, on le découpait, on faisait le boudin avec la boudinière, on lavait les intestins aux ruisseaux, et on faisait des pâtés au four. Après on allait donner le boudin aux gens qui faisaient de même à leur tour. Chacun venait aider, tout le village tuait le même cochon. Pour la batteuse c’était pareil, c’était un jour où tu allumais le four. Chacun venait aider les autres. Tu avais des blanquettes de poulet, des tartes. Le jour de batteuse, c’était dans la cour, toutes les fenêtres étaient fermées pour éviter les balles qui partaient dans tous les sens, on montait les grains dans le grenier. Quand tu étais petite tu allais donner à boire aux hommes, et plus grande quand ils avaient bien bu c’était des plaisanteries grivoises, mais ça restait convivial. Je me revois avec un tablier rose un peu Vichy. Un bruit d’enfer, une fourmilière et des sacrés bons-hommes qui portaient les sacs de blé. Un sentiment d’entraide, même s’il y avait une hiérarchie entre celui qui avait la batteuse, ceux qui avaient plus de terre. Il y avait le repas, et le grand jeu c’était de souler quelqu’un. Quand mon oncle était soul, il racontait sa guerre de 14. Il était célibataire, un de ses frères était mort, ses pieds étaient gelés. Il a toujours vécu avec sa sœur pour cultiver, mais au départ il était maçon. Il mangeait sa soupe trempée de pain dans la marmite. Il était brave, mais il ne parlait jamais. « Mange ta soupe » qu’il disait à ma grand-mère quand elle s’adressait à lui.
Dans le village tout le monde se parlait patois. Ma mère et ma grand-mère se parlaient patois. C’est une vraie langue.
Je crois que mon grand-père avait engrossé la sœur de sa femme. Elle n’était pas mariée. Le gamin est mort jeune. J’ai retrouvé la déclaration de naissance et de décès. On m’a dit ça, je n’en sais rien, mon grand-père est mort très jeune à 34, 35 ans, il avait des problèmes rénaux et il n’est pas parti à la guerre.
Mon arrière-grand-père était maçon, et mon grand-père aussi, et les enfants naissaient en décembre, retour de limousinage. Le père de ma grand-mère aussi était maçon. Mon arrière-grand-mère est morte à 43 ans, après avoir eu encore un autre gamin. Elle en avait eu dix.
Le château était un lieu mystérieux, on racontait des histoires de galeries qui allaient très loin. Les histoires du village c’était des histoires de cul. Il fallait bien qu’ils s’occupent, ils n’avaient pas la télé.
La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois