Je viens de Paris.
Je viens de l’Écosse.
Je vais au cimetière.
Moi aussi, mais je vais rester encore un peu.
Être Creusois c’est vivre près de la nature, dans un système de valeur particulier parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde ici, alors tout est visible, tout est apparent, et ici on a envie de réfléchir sur le sens qu’on donne à sa vie.
Pour être Creusois, il faut d’abord être français, je suis là depuis onze ans et je commence a être un peu français, pour moi la politique c’est ce qui se passe aujourd’hui en France avec les élections présidentielles, et je ne connais rien de ce qui se passe en Grande-Bretagne. Mais il faut que je devienne totalement français avant de devenir creusois.
J’habite en Creuse depuis trente-cinq ans. Depuis 1972.
J’ai acheté cette maison en 1992 et je suis là en permanence depuis 14 ans.
Je suis arrivée ici par le train un 14 juillet, à dix heures du soir, à la gare de la Souterraine. Un ami est venu me chercher et on a roulé. Il faisait très beau, toutes les vitres étaient ouvertes, ça embaumait l’odeur de l’herbe coupée, du foin. C’était extraordinaire, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais.
Je suis venu à Pâques pour voir une maison à vendre. Je suis arrivé à la Celle Dunoise, et j’ai mis une heure et demie pour trouver le village de l’Age. Comme ça j’ai connu le pays avant de m’y installer. Et je me souviens quand j’ai vu la maison de la route, avec l’arbre devant, les volets en bois. Voilà c’est devenu chez moi.
Tout a changé en Creuse depuis 1972. D’abord les routes, maintenant il y a des pancartes, quand je suis arrivé il n’y en avait pas et toutes les routes se ressemblaient, on te disait c’est là, là, et tu passais des heures avant de trouver. C’était très pauvre, il n’y avait pas de fleur. Maintenant toutes les maisons sont habitées. Et puis les commerces ont disparu, il y avait des magasins et des centres de vie dans les villages et maintenant il n’y a plus rien. À l’époque il n’y avait pas de supermarché, il n’y avait qu’un magasin Coop à Guéret, mais place Bonneau il y avait des épiceries tout autour. Et les supermarchés sont arrivés et ça a appauvri les villa-ges et la vie des gens. Il y avait encore la batteuse et les moissons, et les fêtes, tout le monde s’aidait.
C’était important la moissonneuse-batteuse qui allait de ferme en ferme. Ils l’appelaient : la batteuse. Deux trois jours avant qu’elle n’arrive dans une ferme, les femmes tuaient les lapins, les poulets, préparaient les repas. Le soir tout le monde mangeait sur des tables dans la cour, et c’est là que se faisaient les rencontres entre les gars et les filles. C’est fini. Il n’y a pas si longtemps.
Il y avait encore des veillées, des vieux qui racontaient des histoires, maintenant c’est l’individualisme, il faut aller dans les maisons de retraite pour trouver les vieilles personnes qui peuvent encore témoigner de ce qui a disparu.
Les écoles ont fermé. Les commerces, les hôtels disparaissent. Les petits cafés sympas, des restaurants où on mangeait sur la toile cirée, la dame allait chercher sa terrine dans le réfrigé-rateur. Il y avait des figures extraordinaires, on en voit moins. On voyait des ânes qui traî-naient des carrioles. Il y avait un vieux il se torchait, on le mettait dans la carriole, l’âne le ramenait chez lui et il finissait sa nuit à cuver dans la carriole.
C’est contradictoire, on voit toutes les infrastructures disparaître et les maisons se construire, peut-être parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont leur résidence secondaire.
Chaque année le village achète un cochon, mais cette année c’est la dernière année. Il y a de moins en moins de bouchers qui veulent faire ça. C’était superbe, il y avait une fête autour du cochon. Tout le monde mangeait ensemble : le producteur, le boucher, le village. C’est le troi-sième boucher qui disparait. Tuer le cochon ça leur porte la poisse.
Pour moi c’est le village qui s’est transformé, cette maison c’était un grand vide, il n’y avait que les murs, et j’ai transformé cette coque en maison. Dans le village il y a 8 maisons dont 5 étaient vides quand je suis arrivé, et maintenant toutes les maisons sont retapées, il y a plein de vie, les enfants qui jouent, avant il n’y avait que des vieux.
Nous les rapportés on est très attachés à ces traditions, on essaie de reproduire ça sur notre village, les travaux de jardin en commun, faire travailler les vieilles personnes du coin, mais ce n’est pas pareil, on n’est pas des agriculteurs.
Ici tu prends ton temps, t’as pas un chat sur la route, alors même si tu as de grandes distances ça reste rapide. Et les démarches administratives ça se fait vite. Et le cinéma, il y a six salles d’art et d’essai à Guéret. C’est génial.
Ce qui a changé surtout c’est dans la vie culturelle, maintenant il y a du cinéma qui vient à la Celle Dunoise. Depuis dix ans ça bouge, il se passe des choses au niveau du théâtre et de la danse.
J’aime le bord du lac du Bourg d’Hem, au bas de l’Age. À six heures du soir au soleil cou-chant. J’ai un souvenir précis sur ce lieu. Un ami comédien est allé aux Indes et a appris le Kata Kali, et pour une grande fête, on est tous descendus au bord du lac à six heures du soir. Il y avait le soleil couchant, et il est arrivé en barque de l’autre côté, du Bourg d’Hem, en cos-tume magnifique et chantant des chants rauques. Et sur la berge il a dansé une danse rituelle. C’était magique.
Les pierres jaumâtres. C’est modeste le paysage en la Creuse, et pourtant là on trouve des cailloux énormes. Évidemment ce sont des fées qui les ont transportés. C’est un endroit magi-que.
À la Celle Dunoise, chaque année en février, on fait le carnaval, et une année on a fait une boîte à soucis : on a invité tout le village a écrire ses soucis et les mettre dans la boîte. Et le soir il y a eu la procession de carnaval, tous déguisés, chaque enfant avec une bougie, et à la fin de la soirée on a mis les soucis sur un radeau et on a mis le feu au radeau, il a flotté sous le pont et il est parti en emportant les soucis.
Il y a un endroit que je n’aime pas à Guéret, où il y a un hangar en tôle immense à la place de vieilles baraques.
Ici ils disent : écouter, pour entendre. Pour dire d’un enfant qu’on n’entend pas, ils disent : on ne l’écoute pas.
Ils disent : je vais à maison, il est à maison.
Ici il y a une coupure entre les Creusois qui sont restés là et les rapportés. C’est terrible pour les Creusois qui sont restés, ils ont l’impression que les rapportés leur ont tout piqué, parce que souvent ceux qui font des études quittent la Creuse. Ici on reste toujours des rapportés.
Un professeur est parti parce qu’il était enseignant, il est allé à Parthenay. Quand il est revenu ici, il a été élu au conseil municipal, et les gens ont dit : c’est quand même pas un rapporté qui va nous dire ce qu’il faut faire.
Ce qui me manque quand je ne suis pas là, c’est la lumière de la Creuse. Elle est douce, en même temps elle structure les formes. Une lumière de tableau, j’ai envie de me rouler dans cette lumière. Mon imagination est tout de suite sollicitée. Toutes les choses cachées qu’il y a derrière, ça me fait rêver. Tu n’as ça nulle part. Je m’arrête et je regarde, et tous les jours je m’arrête et je regarde, et je suis heureuse.
La Creuse c’est une rivière, et elle est présente dans la tête quand on y pense. Quand je re-viens je dis à haute voix : La Creuse et je pense à elle.
Quand je venais de l’Écosse, j’arrivais à l’aube après 17 heures, et c’était magique les forme, l’arbre, j’adore l’hiver parce qu’on les voit en transparence, tout est révélé de leur forme, de leurs détails, c’est superbe. Ce n’est pas un paysage avec des grandes formes, mais c’est cubiste, les villages avec des formes qui structurent le paysage. Caux à chaque fois, on se dit : c’est superbe.
Je veux être enterrée en Creuse parce que c’est ma vie.
Juste à côté des pierres jaumâtres il y a un village qui s’appelle Toul Sainte Croix, là il y a une église coupée en deux, et juste à côté il y une tour de trente, quarante mètres de haut, je vais emmerder les gens pour monter mon cercueil jusqu’en haut, parce que là-haut, quand il fait beau, on peut voir Les États-Unis. Je vais rester là.
Si je devais changer quelque chose j’abattrais tous les supermarchés.
Moi j’aimerais un centre international des arts en Creuse.
Depuis une semaine en Creuse nos pommes de terre ont poussé de 4 centimètres.
La semaine dernière le jardin était en friche, aujourd’hui les tomates sont plantées en Creuse.
Il y avait une manifestation contre la fermeture des écoles, et on a été tout le village et on a occupé le rond point à l’entrée de Guéret, et on a bloqué la 145 pour deux heures. C’était un droit de Français de manifester pour leur école, c’était super.
Moi un événement qui m’a marqué c’est la disparition, le démantèlement de l’hôpital psychia-trique. En 80 il y avait un service public formidable. Il y avait des hôpitaux de jour qui se sont ouverts. On était un département pilote pour la psychiatrie d’enfants. Et puis après… L’administration a pris le pouvoir, et tout a été saqué. On a beaucoup manifesté, on a coupé la 145. Dans l’indifférence générale. Ça a été vraiment très dur.
On s’est rencontré à la Celle Dunoise. Je vivais seul, et ma fille allait partir après le bac. Alors je me suis inscrit à la fac tout en travaillant. Ma fille connaissait tout le monde à l’Age, et des Écossais sont arrivés, et les jeunes de la Celle sont venus aider, et pour eux entre jeunes c’était la fiesta permanente. Et ma fille insistait pour que je rencontre les Écossais, mais je n’avais jamais le temps. Et quand j’ai eu ma maîtrise en juin, j’ai dit, bon on va les inviter, et on est tombé amoureux et voilà.
En 92 j’ai acheté la maison au mois de juin, et les trois familles en même temps ont acheté des maisons et la même année on a eu quatre maisons reconstruites et on faisait les travaux en-semble, et aussi la fête. Un soir je finissais la maison, il me restait un enduit de plâtre, et j’ai terminé quand il faisait nuit. Et puis j’ai vu dehors un panneau lumineux avec des lettres qui défilent que les voisins avaient monté. Il était écrit « Bienvenu à L’Age. Un petit jaune t’attend quand tu veux. » Et quand je suis sorti tous les voisins étaient là à rire et on a bu un petit jaune.
Notre voisin avait une petite maison, avec un champ à côté, et devant sa maison il y avait un petit jardin, et derrière le champ. Et depuis une éternité, du temps des parents et il a déjà 65 ans, les cultivateurs lui avaient laissé l’utilisation du jardin, et en échange ils pouvaient passer par son terrain à lui pour aller au champ. Mais une autre voisine voulait qu’il s’en aille pour faire un gite. Et le paysan qui était proche d’elle, un jour est venu lui dire : « Je te reprends le jardin, » et il a tout arraché. Aussi Dédé ne l’a plus laissé passer. L’autre alors a tout saccagé. Ça a été horrible, et ça a duré.
L’eau c’est la Creuse, c’est vert, ça ne manque jamais. J’aime les puits aussi, et les lavoirs.
Le feu, c’est les feux de la Saint-Jean. Et (c’est interdit maintenant) on a ouvert un chemin dans la forêt et pour nettoyer on a brulé, brulé, pendant deux jours.
Les labours, le travail des champs, c’est la terre. Mais les haies qu’ils enlèvent c’est dom-mage, c’est pour avoir plus de subventions.
Sur les pentes qui descendent vers la rivière c’était des petits murets où il y avait des animaux, des moutons.
J’ai connu le sabotier à la Celle Dunoise, il a disparu il y a dix ou quinze ans. Il était à côté de la poste. Il y avait une mercière à Dun, une très grande mercerie. Il y en a de moins en moins des merceries. Et le lait qu’on achetait dans les fermes, mais on n’a plus le droit. Il y avait encore des moulins où on pouvait acheter la farine. Je crois qu’il en reste un. Le maréchal ferrant maintenant c’est mobile, il arrive dans sa camionnette. Il y a l’alambic qui passe aussi de temps en temps mais il a 80 ans.
Ce qui est apparu c’est l’élevage industriel. Et aussi les champs de mais, maintenant il y en a partout. Avant ils rentraient les bêtes, maintenant ils les laissent dehors même l’hiver. C’est plus le même esprit. Ça a changé le paysage.
La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois