Je suis née à Guéret le 25 mai 1926 au 26 Grand-rue où mon père tenait un salon de coiffure. J’avais un frère et une sœur que j’ai perdus dernièrement qui sont nés au même endroit parce que dans le temps les mamans elles accouchaient avec une sage femme à la maison. Je me rappelle même du nom de la sage femme, c’était madame Verrier.
Mon père tenait un salon de coiffure. J’ai vécu là. Malheureusement, ma maman était très malade et elle est morte en 1944, j’avais 16 ans et elle avait 49 ans. Pendant 5 ans on a été seul avec mon père parce que j’avais une sœur aînée qui était montée travailler à Paris et mon frère était prisonnier de guerre. Je me suis débrouillée comme j’ai pu pendant la guerre.
Guéret c’était beaucoup mieux que maintenant, la ville était beaucoup plus mouvementée, la grande rue était beaucoup plus jolie, parce que c’était les pavés anciens, c’était le caractère creusois. Maintenant ils ont mis tout ça moderne.
Il y avait beaucoup de très jolis magasins, de prêt-à-porter, en face du salon de papa il y avait la boutique de madame Guilbot ; à côté de chez nous, il y avait un monsieur et madame Pas-serat qui tenaient un magasin de chaussures, et ce sont des gens qui m’ont beaucoup aidée à la mort de maman. Plus haut vous aviez un bon pâtissier, monsieur Villechalane, qui faisait des pâtés aux pommes de terre, il est décédé il y a longtemps, c’était un ami de mes parents qui a été très gentil avec mon frère : pendant la guerre il lui envoyait des colis. En face de monsieur Villechalane il y avait une boulangerie qui s’appelait Bonnerat, monsieur et madame Bonne-rat, ensuite il y avait un bijoutier, en face il y avait un marchand de casquettes, monsieur et madame Queullet, ensuite il y avait un magasin de chaussures, monsieur et madame Sartin, ensuite il y avait la pharmacie Ribière, après il y avait un grand magasin de prêt-à-porter, c’était tenu par monsieur et madame Lacoste, c’était un magasin très chic, les grandes dames de Guéret s’habillaient là. Les jouets c’était chez monsieur Dury, un grand magasin qui faisait les jouets, la lingerie, le prêt-à-porter, et pour les fêtes de fin d’année il faisait venir de Paris des dessins animés qu’il exposait dans les vitrines, et c’était très très joli. J’avais des poupées, j’ai eu des petites chambres pour les poupées, une année j’ai eu un martinet pour Noël, j’ai eu des petits gants, des oranges.
On habitait une maison. Il y avait le salon de coiffure, une cuisine, et les chambres en haut. Il n’y avait pas le confort, il fallait chercher l’eau à la fontaine qui était en face de la pâtisserie Villechalane. Elle existe toujours, mais elle est condamnée. Dans le salon de coiffure on n’avait pas l’eau courante, alors papa avait fait installer un grand tonneau dans une pièce et il allait chercher l’eau avec des seaux, et en hiver je me faisais beaucoup de soucis parce que la rue était très en pente et j’avais peur qu’il glisse. Cette eau il la mettait dans ce réservoir.
En haut on avait une table de toilette avec cuvette, broc d’eau, tout ce qu’il fallait pour la toi-lette. En bas on avait une cuisine Rosière, maman était une très bonne cuisinière. Des petites boulettes avec des carottes, et des tartes aux pommes, des clafoutis aux cerises.
J’étais un peu débrouillée, heureusement parce que j’avais 16 ans quand elle est morte.
J’allais au cinéma au Continental qui était un très beau cinéma, et il y avait un dancing en dessous. Je ne sais pas pourquoi ils ont supprimé ce cinéma qui était si beau. Maintenant c’est moche le cinéma dans une rue affreuse. Le dancing du Continental c’était le dimanche de qua-tre heures à sept heures et le soir de neuf heures à minuit. Moi j’allais l’après-midi et quand j’étais plus âgée mon père me laissait un peu aller le soir.
Le fils de mes voisins qui avaient le magasin de chaussures m’emmenait souvent avec eux à Grigny. Où il y a la rivière, il y avait aussi un dancing, il m’emmenait avec eux. Ils avaient une maison de week-end à Pauillac à côté de Saint Etienne-de-Furssac, où ils sont enterrés. Ils avaient une très jolie maison, avec un verger rempli d’arbres, et je passais de très beaux mo-ments avec eux. Leur fils était dans l’Hérault, il est mort l’année dernière d’un cancer, il s’appelait Gilbert Basserat.
J’allais à l’école communale à Guéret où j’ai eu mon certificat d’études. Maman aurait voulu que je sois préparatrice en pharmacie, elle avait demandé au pharmacien de me prendre, mais j’étais petite et menue, et il n’a pas voulu me prendre parce que je faisais trop gamine. Alors, je suis allée à l’école Pigier ou j’ai appris la sténodactylo, la comptabilité et tout, ce qui m’a beaucoup aidé. La directrice s’appelait mademoiselle Granjean, elle faisait des compliments à maman parce que je travaillais très bien. Quand maman est morte je m’occupais de la maison, et puis après je suis allée travailler aux éditions Magnard, rue Maubey, comme secrétaire. Je gagnais pas tellement et quand j’ai eu mes 21 ans j’ai voulu quitté Guéret parce qu’il n’y avait aucun débouché, je suis parti à Paris parce que ma sœur m’avait trouvé un emploi dans le 17e.
Je suis partie au mois de novembre 1947, je suis arrivée le soir à Paris, et le lendemain matin j’ai commencé à travailler. Je suis restée quinze ans dans cet emploi, c’était un monsieur qui vendait des roulements à billes, à l’époque, après la guerre, on n’en trouvait pas beaucoup. Rue Philibert Delorme, au bout du boulevard Malesherbes, près de la place Pereire. J’ai habité tout près.
Quand ce monsieur est mort j’ai trouvé un autre emploi, mais je n’y suis pas restée longtemps, ça ne me plaisait pas, c’était boulevard Voltaire un magasin d’aquarium. Il fallait nourrir les poissons je n’aimais pas ça.
J’ai trouvé un autre emploi comme secrétaire d’un monsieur qui dirigeait le bureau de Paris d’une cartonnerie du Pas de Calais. Et puis j’ai passé ma vie là. Des amis m’ont fait ren-contrer mon mari, je me suis mariée le 30 avril 1955. J’avais 29 ans et lui 35 ans. On s’est installé dans un petit appartement dans le onzième, à côté de la place Voltaire, rue Péquion. On avait une voiture, notre garage était rue Saint Maur. On a vécu 27 ans rue Péquion.
Mon mari est tombé malade, il était Breton du Finistère Nord. Lui il était cadre chez Phillips. On a fait des petites économies et on a acheté un terrain en Bretagne où on a construit une maison qui me plaisait beaucoup, on y a vécu 9 ans, malheureusement mon mari est tombé malade et il est mort d’un cancer. Je n’ai pas voulu rester seule là bas parce que je n’étais pas bretonne, et je me suis décidée à revenir près de ma sœur et de mon frère à Guéret.
J’ai acheté un appartement rue de la Sénatorerie à la résidence du jardin public. Je marche difficilement, j’ai été opérée, il faut que je sois suivie. Voilà ma vie, je suis là.
Ma sœur s’est sentie partir, elle avait 92 ans, mon frère était à la maison de retraire de Guéret, mais il avait perdu deux femmes d’un cancer et la troisième est morte en quelques heures, et il s’est laissé mourir, il avait été prisonnier de guerre et il était revenu asthmatique. J’ai fait mon testament, je donnerai mon appartement à un de mes neveux parce que je n’ai pas eu d’enfant.
Mes parents n’avaient pas de voiture alors je ne connaissais pas la campagne creusoise. Mon frère quand je suis revenue m’emmenait dans la campagne le dimanche, il aimait beaucoup la Creuse, il me l’a fait découvrir. Lui il est mort le 13 janvier 2006, il avait 88 ans, il est mort le jour de son anniversaire, et ma sœur est morte le 16 juin 2006 à 92 ans. Elle s’est tuée avec mon frère parce que quand il est tombé malade, tous les jours elle prenait un taxi pour aller le voir à la maison de retraite. Moi je ne pouvais pas y aller, je ne pouvais pas marcher. C’est elle qui a tout fait pour me faire entrer ici, je suis là depuis un an.
J’espère rentrer chez moi. J’y suis retournée l’autre jour dans mon appartement et je n’avais pas envie de revenir ici. Il est au quatrième étage, et de ma fenêtre je vois le jardin public, le musée, et le tilleul. J’aimais la place Bonnyaud. Quand j’étais petite fille, maman m’emmenait me promener au jardin public. On allait aussi à Grancher, on aimait bien. On faisait le tour de Guéret par la route d’Aubusson et de Limoges en passant par le sanatorium.
C’est moche Guéret, maintenant. Il n’y a plus rien. Le dimanche matin il n’y a personne place Bonnyaud. Le matin à la sortie de la messe il y avait des dames élégantes, des femmes de commerçants, les gens étaient curieux pour les voir et la Grande rue était animée.
Ce qui est moche ils ont fait une espèce de porte place Bonnyaud, c’est affreux. Et la place du marché, ils ont supprimé les Halles, c’était bien. Il y avait les femmes de la campagne qui venaient vendre leurs produits, maman y allait et elle achetait tout pour la semaine, lapin, pou-let, légumes.
À la Trinité il y avait une cavalcade, une course cycliste, une retraite aux Flambeaux avec les pompiers qui descendaient la grande Rue, et un feu d’artifice. On avait un petit chien, un ra-tier qui s’appelait Turc, il avait peur du feu d’artifice il se cachait sous une banquette, je m’en suis rappelé toute ma vie. Il est mort il avait 13 ans. Voilà.
Quelquefois je prenais un car pour aller aux fêtes aux alentours, à Sainte Feyre, à Guigny, il y avait des parquets, on allait danser. Sainte Feyre c’est très mignon.
Place Rochefort on se rassemblait avec tous les petits copains du coin, dernièrement Pierrot Douceau est mort, j’ai appris ça ici. C’était un bon copain. On jouait à la marelle, à la corde, au ballon, on discutait. Pendant la guerre il y avait une petite jeune fille qui venait voir sa grand-mère place Rochefort, qui s’appelait madame Geai. Je l’avais revue à Paris, rue de Tol-biac, ses parents tenaient un bougnat, c’était loin dans la rue de Tolbiac, j’avais marché long-temps après le métro. Je l’avais perdue de vue, et un jour dans un taxi je parle de ça et le chauffeur m’a dit : « Vous savez qu’elle est à Guéret, mais elle ne sort pas parce qu’elle est très malade. » Elle s’était mariée, il m’a dit son nom, et je suis allée la voir, maintenant elle est décédée.
Le soir avec papa on jouait aux petits chevaux, on jouait aux cartes, aux dominos. Papa aimait beaucoup jouer, il m’avait appris à jouer à la belote. Pendant l’occupation ma sœur nous avait amené une radio, et papa il écoutait la radio anglaise, et moi j’entendais les Allemands qui descendaient la grande rue avec leurs bottes, j’avais peur qu’ils entendent, j’avais tellement peur. Il y a beaucoup d’Allemands qui venaient au salon de coiffure de mon père se faire cou-per les cheveux. Des moments ils se battaient entre eux les boches, dans la grande rue. Du moment qu’ils ont été partis un monsieur qu’avait été résistant ou je ne sais pas quoi ils l’ont sorti de chez lui alors là à six heures du matin, je me suis levée, je me suis mise derrière mes volets en bois, et j’entends des Allemands sortir un monsieur de chez lui. C’était monsieur Lafond, ils ont dû l’emmener, je pense. Et le jour où ils ont attaqué l’hôtel Saint François, un très bel hôtel sur la place Bonnyaud, et il y avait l’hôtel Central en face, alors là c’était les maquisards qui attaquaient les Allemands, ça a bardé, j’ai eu peur, mais ça s’est bien passé.
Ce qui me faisait peur aussi c’est quand il y avait les avions et qu’il y avait des alertes. On a été bombardés une fois par les Italiens, ça avait fait beaucoup de mal dans certains quartiers, il y a eu des morts et des blessés graves, il y avait un peu la débâcle, il y avait beaucoup de gens qui venaient de Paris, surtout sur la route de Limoges près du jardin public, le 10 juin 1940. Il y a un quartier qui s'appelait « la croix de la mission », un quartier qui va vers le cimetière, une maison a été abattue et les gens étaient dessous, on a réussi à déblayer la maison et les gens étaient tous vivants. D’ailleurs après j’ai travaillé avec un monsieur qui était dans cette maison. J’avais très peur, mon père me disait : « Fais ce que tu veux, mais moi je reste dans mon lit. » Moi j’avais peur, en face de chez moi il y avait le boucher qui avait une cave voû-tée, alors dès que la sirène sonnait il y avait un monsieur qui venait ouvrir et qui m’emmenait à la cave. Je revois le boucher qui avait un grand machin de sel et qui enfonçait ses mains tellement il avait peur. Quand la sirène ressonait je remontais à la maison et papa me disait : « Tu vois, tu aurais mieux fait de rester dans ton lit. »
Quand papa est mort, mon frère est revenu d’Allemagne, et c’est lui qui a repris le salon de coiffure, il était monté à Paris pour se perfectionner dans la coiffure de femme, il travaillait à l’Étoile, rue Trollon. Il a transformé le salon en salon de femme. Le propriétaire a vendu, mon frère a été expulsé, mais il a trouvé quelque chose place du marché, à côté de la pharmacie Andrion. Un très joli salon qui marchait très bien. Il a gagné beaucoup d’argent. Ils travail-laient à 5. Il s’était marié avec une dame qui n’était pas coiffeuse, mais qui était très coura-geuse et qui s’y est mis. Malheureusement, il l’a perdue. Quand il a pris sa retraite, il avait fait construire une petite maison rue de l’École de la gare, c’est le quartier de Bellevue. Son salon de coiffure sa femme l’avait vendu à sa filleule, elle n’aurait pas dû, le salon a été bazardé en peu de temps. Il parait qu’elle buvait, mais ma belle sœur s’en serait aperçue. Quand mon frère allait voir, c’était sale, il a dit : ça ne marchera pas. Il a fermé. Il y a eu une esthéti-cienne. Et maintenant je ne sais plus.
C’est ma vie.
J’ai ramené mon mari ici, il est enterré à Guéret. J’ai un caveau que ma sœur avait fait cons-truire. Il n’y a plus qu’une place, c’est pour moi. On sera 5 dedans. Pour l’enterrement de ma sœur, j’ai été au bord du caveau et j’ai vu où je serai. Mon père et ma mère sont enterrés dans le nouveau cimetière, mais le caveau est dans l’ancien cimetière. Pour y aller, ça descend à pic. J’ai fait mettre des plantes vertes, je vais faire mettre des géraniums pour l’été. Une partie de la famille de mon mari ne me parle plus parce qu’ils voulaient que je le fasse enterrer en Bretagne.
La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois