La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois

Ajain : Une dame élégante…

Je suis née à Guéret, j’ai été à Limoges, à Montluçon, et je suis revenue à Guéret. J’étais très attachée à mes parents alors je suis revenue.
J’ai passé toute mon enfance à Guéret. J’ai été à l’école à Guéret, à l’annexe de l’école nor-male, qui a été dissoute, donc on a été à l’école normale de filles, pas très loin du groupe Sa-clier, dans une petite rue, après on a été à l’école normale de garçons. Après je suis partie au collège et après au lycée qui existe toujours. Mon père travaillait aux ponts et chaussées.
Il y avait des prés un peu partout à Guéret, ce n’était pas construit. J’habitais rue Jeanne d’Arc, la rue n’a été construite que pendant la guerre. Derrière chez nous il y avait un grand pré, en bas du champ de foire, à la place de la piscine. C’était un champ de foire qui accueil-lait le samedi des bêtes et des paysans. Il y avait des champs, il y avait le ruisseau des Chers qui existe toujours et qui passe sous l’avenue Fayolle. J’y passais mes journées entières, j’aimais beaucoup la nature, j’aimais beaucoup jouer, je suivais le cours du ruisseau, je pen-sais que si j’arrivais à sa source j’aurais fait un grand voyage. Je me promenais. Il y avait une planche sur le ruisseau, je sautais à pied joint dans le ruisseau. Maman me disputait parce que je me salissais.
On habitait un logement avec quatre ou cinq pièces, et après on a été dans une maison à côté qui avait le même nombre de pièces. Il y avait un évier avec l’eau courante, et pas d’eau chaude. Les toilettes étaient à la cave. On se chauffait avec une cuisinière à feu continu. Ma-man cuisinait très bien. Je me rappelle la blanquette de veau, le haut du lapin en civet, et le derrière en rôti. Elle faisait de la morue à la Mornay, avec de la sauce blanche et du gruyère râpé, du gâteau, du macaroni au gratin, des pommes de terre dans le four, parfois elle les éplu-chait et elle les faisait avec du beurre et des lardons, et d’autres fois elle les mettait dans la pelure.
J’avais des attaches paysannes du côté de mon père, dans la Creuse. Mes arrière-grands-parents étaient paysans et mon grand-père était greffier huissier de justice de paix, ma grand-mère est morte quand mon père avait dix ans. Elle avait la tuberculose. Il n’y avait rien pour soigner à cette époque là. Ma mère était d’origine bretonne, elle était née à Rennes et avait vécu à Saint Brieux. Je suis allée très souvent en Bretagne quand j’étais enfant parce que mon père s’était attaché à la Bretagne, ça lui rappelait la Creuse avec des chemins creux, les mê-mes pierres en granit.
Le dimanche j’allais beaucoup au cinéma. Il y avait le cinéma du théâtre qui a disparu, on aurait dit un théâtre de poche parisien. Il y avait le Continental, rue de Verdun. C’était maré-cageux en dessous, ils avaient eu des ennuis avec l’eau dans les soubassements du bâtiment. Ils avaient construit un cinéma et un dancing, et pendant toute ma jeunesse j’ai été danser au Continental et j’aimais beaucoup les films. Je me rappelle des visiteurs du soir, la fille du pui-satier, toute la série des Pagnol, Manon des sources. J’aimais beaucoup les films qui nous emportaient dans les pays d’au-delà.
C’était le dimanche le cinéma, sinon on allait se promener. Le matin on allait à la messe. On achetait des gâteaux. On allait à la pâtisserie Villechalane dans la grande rue, je crois bien que maintenant ils se sont installés rue de Limoges. J’aimais les choux à la crème, et les tartes. On faisait souvent le dimanche un rôti de veau. L’après-midi on allait souvent à Pommeil à pied. Mon père avait un tempérament nerveux, il n’aurait jamais pu conduire.
Je me suis mariée très tard, à 44 ans, et je n’ai pas eu d’enfant. Mon mari travaillait aux ponts et chaussées et c’est mon père qui me l’avait fait connaître. Il était chef principal de chantier et il se donnait énormément de mal sur les routes. Il s’était occupé de circuit touristique dont il reste quelques panneaux, pour attirer les touristes, car la Creuse est très belle, et on a tort de l’envoyer au dortoir. Il habitait Saint Éloi. On allait tous les dimanches dans sa famille. Ma belle-mère tenait un café et un restaurant où elle nous invitait tous les dimanches.
Il ne me reste plus tellement de famille aujourd’hui, ma belle-sœur est morte, son frère est mort aussi, ils avaient tous des ennuis au point de vue de la circulation, et ils ont eu tous des ennuis cardiaques et hémiplégiques. Mon mari a subi quatre opérations cardiaques, il est mort le 13 février 1998. Il est venu me voir pendant deux ans ici, à la maison de retraite d’Ajain, il a fait tout ce qu’il a pu pour m’aider, il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus se traîner, c’était épouvantable. Il a été pris par les jambes, et il n’a pas pu survivre, il est mort après une opéra-tion au CHU de Limoges.
Mon mari m’avait fait rentrer à l’équipement. Ça m’a intéressé, ça m’a plu. Je faisais la paie des journaliers, des chefs d’équipe, des cantonniers. Je faisais le service de nuit pour faire partir les conducteurs d’engins sur les lieux où il y avait de la neige.
Avant j’avais fait d’autres métiers. Quand je suis partie d’avec mes parents, je suis allée à Montluçon, j’étais institutrice de l’enseignement libre, j’y suis restée pendant huit ans, mais après ma santé s’est dégradée, je n’ai pas pu continuer. Je suis revenue à Guéret.
J’ai toujours eu des ennuis de santé avec le système nerveux, avec des passages à vide, j’ai commencé à souffrir des nerfs à six ans. J’avais une imagination débordante.
Après institutrice je suis revenu à Guéret avec mes parents. Ils m’ont fait rentrer dans un labo-ratoire d’analyse, j’étais contente, c’est pourtant pas très agréable comme travail, mais je pou-vais m’occuper de gens qui étaient dans la peine à qui je remontais le moral.
Après j’ai été envoyé en pharmacie par le même patron. J’ai travaillé en pharmacie pendant plusieurs années encore, c’était vers 1960. On faisait encore des préparations. Je faisais en même temps de la correspondance de presse pour un journal catholique, le courrier français, mon père faisait la rubrique du pays, et moi je faisais des reportages sur les pièces de théâtre, sur les concerts, et sur les personnalités qui venaient parler à l’Hôtel de Ville. J’ai pu faire ça pendant deux ans. Je tapais tout à la machine à écrire et je l’envoyais à Limoges. Ça me pas-sionnait, mais je n’avais plus la force de mener ce travail de presse et mon métier.
Après j’ai travaillé dans un magasin de meubles pendant huit ans à Guéret, Le Vieux Noyer, place Bonnyaud, qui n’existe plus, mais qui était très connu à l’époque. Ça me passionnait de vendre des meubles, de faire de la décoration d’intérieur. Quand j’ai rencontré mon mari et qu’il m’a fait partir à l’équipement ça a été un déchirement terrible parce que dans ma jeu-nesse j’étais passionnée par la peinture et j’aurais voulu être artiste peintre, mais mes parents n’avaient pas les moyens de me faire faire des études, et il a fallu que je renonce. J’avais trou-vé un écho avec ce magasin de meubles où je pouvais développer mes facultés artistiques. Mais je n’avais pas beaucoup de goût pour l’administration et pour les bureaux, j’avais écrit une fois à mon mari qu’on n’a pas besoin de transformer les hommes en robot à usage admi-nistratif.
Alors, j’ai travaillé pour l’équipement, j’ai travaillé dans la subdivision de Guéret, pas bien loin de l’étang de Courtille, j’ai ensuite travaillé aux archives. J’ai toujours essayé de m’intéresser à ce qu’on m’a donné à faire. Les archives étaient dans un état épouvantable, il y faisait un froid de canard, il fallait que je travaille avec un manteau. J’y suis restée 3 ou 4 ans. J’avais réussi à reconstituer des dossiers de personnes qui étaient très âgées, pour leur faire payer la retraite. J’avais toujours eu dans mon idée de faire des métiers où on pouvait se dé-vouer pour les autres : institutrice, laboratoire, meuble, mais à l’équipement j’étais dans un bureau et je n’avais plus la possibilité de faire de mon métier un idéal. Il fallait se soumettre au règlement et c’était dur de se plier.
Un ingénieur m’a joué un mauvais tour, il avait sa fille qui travaillait place Bonnyaud dans un bureau du personnel, il ne savait plus quoi en faire de sa fille, elle souffrait des nerfs, il m’a fait partir de la subdivision de Guéret où j’étais bien pour aller la remplacer. J’ai les nerfs qui ont lâché, je suis tombée malade, j’ai été obligée de prendre ma retraite, et je suis arrivée ici en février 96, j’avais pris ma retraite depuis 5 ou 6 ans. Je suis née le 11 octobre 1930, j’ai 76 ans, j’ai dû prendre ma retraite vers 62 ou 63 ans.
Après j’ai été de chute en chute. Il a fallu que je sois hospitalisée plusieurs fois à l’hôpital, pour dépression nerveuse. J’ai été au pavillon 13, je ne pouvais plus y rester. Mon mari est venu me voir, je lui ai dit : « Je ne peux plus rester là, il ya a des personnes qui s’habillent avec mes vêtements. » J’y suis restée quand même. Je ne pouvais pas me réveiller le matin. On était réveillé par une sonnerie électrique et quand on ne se réveillait pas, on nous passait à la douche.
Quand j’étais correspondante de presse, j’ai fait des photos, j’ai photographié ma maman, mon papa, là. J’ai fait beaucoup de photos en Bretagne et dans la Creuse. C’est ma maman, elle devait avoir 62 ans.
On m’a transporté dans un pavillon plus perfectionné, j’étais bien contente, je m’y suis beau-coup plu. J’y ai passé très longtemps. Je m’occupais, j’avais une douche, mon mari m’avait acheté un grand sèche-linge. J’étais bien, mais bien sûr je ne pouvais pas tout le temps rester là. Il a fallu que mon mari me mette en sécurité parce qu’il sentait que sa santé déclinait, alors il m’a fait partir à l’hospice d’Ajain. Il a fallu attendre un an avant de trouver une place. Au-trefois l’hospice d’Ajain n’avait pas une réputation bien brillante. C’était des chambres à 5 ou 6 lits où les gens n’étaient pas très heureux. J’ai été au premier étage pendant plusieurs an-nées, je suis descendu vers 2003. J’ai installé ma chambre.
Je retourne à Guéret pour aller chez le dentiste, pour voir des docteurs, et pour voter. J’ai voté pour les présidentielles, je vais aller voter pour les législatives. Je n’ai plus tellement de fa-mille. J’ai encore la femme du frère de mon mari qui a un an de plus que moi. Elle a une fille et son gendre, ils n’ont pas eu d’enfant, je les aime bien, mais toute mon affection se reporte sur mon neveu, le fils de la sœur de mon mari. Mon mari s’était dévoué pour lui et lui a servi de père parce que ma belle-sœur n’était pas mariée. Mon mari s’est occupé de lui pendant toute sa jeunesse, toute son enfance et toute sa scolarité. Mon neveu aimait beaucoup son par-rain.
Je trouve qu’on a beaucoup embelli Guéret. On a refait des magasins, on a refait des rues, des jardins. Malheureusement, je crois que ça s’en va à vau-l'eau, qu’il y a pas mal de faillites. Un des fils de mon neveu a une boutique d’appareil photographique, il dit que ce n’est pas facile.
J’aime beaucoup le jardin public du musée. Je l’ai photographié en couleur et en noir. Je fai-sais beaucoup de photos dans le jardin public. Quand j’étais au lycée, on y faisait la gymnas-tique. Avec mon mari on se promenait à Saint Éloi. Je cueillais des fleurs, je me promenais dans l’herbe.
J’ai regretté le pré qui était derrière le champ de foire à Guéret.
J’ai regretté un peu qu’on déplace les administrations. Il y en avait place Bonnyaud dans un hôtel ancien qui avait de très jolies formes.
Bien sûr quand je vais à Guéret je ne m’y reconnais plus. Il y a un quartier que j’ai beaucoup regretté, c’est « La Pigue ». C’était un lotissement vers Maindigour. Il y avait beaucoup de jardins, de fleurs, d’arbres fruitiers. J’y ai habité un certain temps avec mes parents. On avait des commodités qui étaient beaucoup mieux, il y avait de l’eau à l’évier, il y avait une dou-che, il y avait un bac à douche, un lavabo, de grandes fenêtres qui donnaient sur des prés. On entendait le soir des oiseaux, on voyait des vaches dans le pré. Ils ont construit des écoles et des bâtiments. Petit à petit on a grignoté la nature à Guéret pour y construire des bâtiments. Mais je trouve que c’est mieux. Je n’aimais pas tellement la Croix de la Mission c’était vieux et délabré. Petite j’y allais au catéchisme dans une maison ou les parquets s’enfonçaient et les escaliers aussi.
Le Continental, le cinéma, c’est devenu une résidence et j’y ai habité avec mon mari. Mais les fenêtres donnaient sur des murs, des bâtiments réciproques, et mon mari, ça lui était très dur d’y rester, il ne s’y plaisait pas, on y est resté 33 ans, mais ce qu’il aimait c’était la campagne. Quand il voyait ces murs… On a beaucoup voyagé, mon mari aimait les voitures, il disait : « Je n’ai pas beaucoup de plaisir dans la vie, je ne suis pas exigeant, mais j’aime avoir une belle voiture. » En dernier lieu, il avait une Alpha Roméo, il a eu des Chrysler, il a eu des Simca, il a eu de tout. On a été en Espagne, en Italie, en Suisse, dans le Lot, dans les Pyré-nées, dans les Alpes, dans le Massif Central, au Mont d’Or, partout. Il disait : « Je regrette de ne pas connaître la Bretagne. » Je lui disais : « Tu y perds parce que c’est très beau. » Toutes les idées qui me reviennent en tête je les écris et parfois je les relis.
J’aimais bien retrouver la cuisine de maman, le jardin de papa, j’aimais bien revenir chez moi, j’aimais bien rentrer à Guéret.
Quand Guéret a été pris par les maquisards, les Allemands étaient retranchés au Saint-François. Il y a eu des batailles de rues qui ont duré pendant 48 heures et on a été bombardé. J’ai beaucoup de souvenirs aussi de la déclaration de la guerre de 39. J’étais rue Jeanne d’Arc, la guerre a été déclarée le 1° septembre 1939 et la mobilisation générale le 2 septembre. Je l’ai appris par la radio, et je savais que mon père allait être mobilisable au bout du troisième ou quatrième jour. Alors, j’étais complètement effondrée de voir partir mon père à la guerre. J’avais une peur épouvantable, j’avais autant peur qu’il soit tué que peur qu’il tue pour se dé-fendre. Je me rappelle de toute la guerre, on a eu des hivers terriblement rigoureux et on man-quait de tout. Il fallait se débrouiller pour aller à la campagne et ramener ce qu’on pouvait. Et je me rappelle des années où on se calfeutrait dans les maisons et les Allemands rentraient dans les maisons sans se faire prier. J’ai beaucoup souffert par la prise de Guéret, j’ai été ter-riblement marquée par Oradour sur Glane et les camps de torture. Ça me mettait dans un état terrible. Je n’ai jamais pu accepter que tant de gens aient été tués dans les camps de torture. On a tué des enfants, on a tué des juifs, c’est affreux. J’ai vu des arrestations par des miliciens qui dénonçaient les leurs. Dans mon quartier, rue Jeanne d’Arc ça a été équivalent : cinq per-sonnes dénoncées par la milice, et cinq personnes exécutées par les maquisards, c’était la guerre civile. J’ai eu une jeunesse qui a été complètement détruite. Ce qui m’a sauvé c’est ma foi et mes goûts artistiques. Mon père n’a pas été sur le front. Il a été dans le génie à Surdon en Normandie sur un chantier de chemin de fer. Ma mère ne pouvait pas supporter cette sépa-ration, mon père l’a fait venir en Normandie où on est resté jusqu’à ce que les Allemands nous chassent, le canon tonnait au Mans, on était du côté d’Argenton. Ça a été terrible, il a fallu revenir sur les routes, sous la mitraille dans des camions à charbon. On était déguisé en nègre. J’ai connu l’exode de Normandie avec un déraillement en plus, deux trains qui se sont télescopés. Je crois que ça a laissé des traces sur mon système nerveux. J’ai gardé un très bon souvenir de l’armistice, les gens du quartier de la rue Jeanne d’Arc se sont tous retrouvés les uns chez les autres, pour boire, pour danser, pour chanter, il parait qu’on a été le quartier où on a le plus fêté la victoire. Il n’y avait plus de barrière entre les gens, c’était une fraternité complète. La vie a repris, les cinémas et les magasins ont rouvert, petit à petit le ravitaille-ment a repris quand les Américains sont rentrés en France. On a réussi à reprendre vie et à reprendre gout à la vie après toutes ces années de misère. Mais de 9 ans à 14 ou 15 ans j’étais constamment sur un baril de poudre. Ce n’est pas beau la guerre. Mon père m’avait traumatisé dans mon enfance parce qu’on l’avait emmené à Verdun, et il avait dit : « Je veux que ma fille ait l’horreur de la guerre, » et il m’avait montré à 6 ans toutes les photos qu’il avait faites à Verdun, j’avais des visions d’épouvante. Je crois que ça m’a marqué.
Mes parents sont enterrés à Guéret, moi je veux être enterrée à Saint Éloi avec mon mari. Mon mari s’est fait incinérer, ça m’a fait beaucoup de peine. De toute manière, les cimetières n’ont pas d’avenir parce qu’on ne peut pas faire de concessions perpétuelles. À Saint Éloi il y a mon beau-père, ma belle sœur, mon mari, il y aura moi, mon neveu m’a dit qu’il y irait peut-être. Mon mari aimait beaucoup Saint Éloi.