Je suis née à Guéret, j’ai fait toutes mes études à Guéret.
J’ai toujours habité la même maison à Guéret, seulement j’ai perdu mon père, j’ai perdu ma sœur. Mon frère n’était qu’à l’école normale à Guéret.
Dans ce temps-là, il y avait deux écoles normales, une de garçons située route de Courtine, et une école normale de filles sur la place Maryla, une petite place tout entourée d’école. Une école qui va redevenir le théâtre. Ce théâtre il servait dans le temps à accueillir les tournées Barret qui présentaient des petites pièces pour les enfants des écoles. Ils le font reconstruire.
Je suis venue ici il y a cinq ou six ans. J’ai grandi près de la route de Courtine, il y a un che-min qui descend à côté d’une borne-fontaine, ma maison était la quatrième maison avant le petit chemin qui descend. Elle était assez grande, il y avait trois locataires. Il n’y avait pas d’eau à Guéret à ce moment-là. Il y avait une fontaine juste au coin de ce chemin. On allait chercher de l’eau. Ma mère était laveuse, elle lavait du linge à la maison, mon père était ma-çon. On se chauffait avec la cuisinière à bois. La fontaine ne gelait jamais. L’eau courante : ils ont fait venir des sources à Guéret qui étaient sur la route de Limoges. L’électricité on l’avait, mais quand j’ai été nommée à Puy-Malsignat il y avait une lampe dans la chambre et une dans une autre chambre et une dans la cuisine, un fil qui descendait. C’était très peu éclairé. Au début de la guerre, des Parisiens ont demandé à des familles de prendre des enfants, et je me suis retrouvé à Puy-Malsignat avec 45 gosses dans la classe. C’était pas tout gagné. Il y avait 200 habitants. Il y avait une épicerie, deux bistrots, c’était très riche en buveurs. Il y avait un boucher qui passait une fois par semaine le samedi. Le boulanger passait tous les jours, il y avait un dépôt de pains à l’épicerie. Et les gens faisaient leur pain à la campagne. À l’école on avait une cantine, la dame venait le matin pour mettre le feu et la soupe sur la cuisinière, et les enfants amenaient leur pain pour le mettre dans la soupe. Son mari travaillait chez un cultiva-teur et venait manger à midi, et il s’appelait Lassoupière, c’est stupide, mais ça fait rire. Les enfants aidaient la famille pour ramasser les pommes de terre, et prenaient des vacances pour les foins. Il y en a qui venaient qu’avec des petits sabots. Ce n’était pas la période de la ri-chesse.
À Guéret je ne sortais pas. Mes parents nous mettaient à l’école. Je ne sortais jamais. Quel-quefois j’allais à des séances de cinéma, il est toujours à la même place avenue Fayolle. Le Continental. Je ne me souviens pas du dancing, en tout cas je n’y allais pas. Le soir on faisait les devoirs. Et à l’école normale, j’étais interne. Le dimanche on se promenait, c’est tout. On allait sur la route de Bénévent, on ramassait de l’herbe pour les lapins. Le dimanche midi on mangeait mieux. On mangeait quelquefois du hachis Parmentier, et la salade et le fromage faisaient partie de tous les repas. Je ne jouais pas quand j’étais petite. Je ne partais pas en va-cances, ou chez des tantes dans un village plus petit que Guéret, mais je n’aimais pas, je pré-férerai rester à Guéret. J’aimais la place Bonnyaud. Il y avait la fontaine, elle existait encore. Une année pour Noël ils avaient l’habitude d’installer un grand sapin qu’ils mettaient à côté de la fontaine, il faisait une espèce de tempête, et l’ouvrier était en train de l’installer, il est tombé dans la fontaine, il est mort sur le coup. La ville de Guéret a pris en charge les enfants, mais ça ne remplace pas le papa. Ça m‘avait marqué ce mort pour Noël. Il y avait des bancs, et des tilleuls place Bonnyaud, le dimanche on s’installait à l’ombre. Il y avait des boutiques sur la place, il y avait un hôtel qui vient de se vendre, l’hôtel Auclair qui était à l’embranchement de la route de Limoges. Il y avait un quincailler, un pharmacien dans l’autre angle, et puis… Un fumiste de l’autre côté, Clément, et qui fermait la place c’était la Banque de France.
Guéret, ça s’est amélioré, ils ont des jardiniers, aux printemps ils plantent des arbres. La grande rue il n’y avait guère d’habitation, il y avait un bijoutier qui était au coin de la grande rue, en dessous la librairie Saint Martin. En dessous il y avait des marchands de chaussures, le coiffeur devait être plus bas, en face il y avait un magasin qui s’appelait « Les dames de France » et au moment de Noël il avait beaucoup de succès parce qu’il installait des jouets animés dans sa devanture, des trains électriques.
La Trinité, ça commençait par un lâcher de pigeons voyageurs, ils s’envolaient, ils restaient au-dessus de la place, et hop ils partaient dans la direction qu’on leur avait indiquée. Et il y avait toutes les fanfares de tous les coins voisins, il y avait les majorettes, c’était joli à regar-der. Ça traversait la ville.
Il y avait la fête des amis de l’école laïque dans la salle du jardin public, pour Noël des élèves jouaient des petites pièces, ça faisait partie des fêtes qui avaient une réputation.
On allait dans le jardin public pour toutes les fêtes qui avaient lien à la guerre, devant le mo-nument aux morts, un des plus beaux monuments aux morts de la région, une paysanne qui tenait ses enfants.
À Puy-Malsignat je n’avais pas le temps de m’ennuyer. J’y ai fait toute ma carrière. J’ai aussi été à Bussière Vieille entre Saint Médard et Alleyrat pendant six ans, avant de venir ici. Je marchais un peu. Il y avait des bois, et des jonquilles dans les champs. Il y a des tas de ponts en Creuse. Il y avait la station thermale d’Évaux-les-Bains, j’étais allée la visiter quand j’étais à l’école normale, il y avait une côte, une côte ! Il y avait des gens riches qui jetaient des piè-ces dans un bac, d’autres les attrapaient avec une épuisette. J’aime à Saint Médard le cime-tière là haut perché, les gens qui sont enterrés là haut, c’est intéressant. À Puy-Malsignat dans notre cimetière à nous il y a une tombe d’un maréchal ferrant, il a fait une croix où on voit les différents outils dont il se servait. (Ces deux villages proches sont vers Aubusson)
Il y avait une épicerie qui n’existe plus, un café épicerie qui n’existe plus, plus de cantonnier, on ne voit plus de ruches.
On a refait l’église à Puy-Malsignat, ils ont descendu les pierres une à une, ils les ont numéro-tées, et ils les ont remontées une par une.
Je suis restée en Creuse : je connaissais tout le monde, alors c’était plus agréable que d’aller dans un endroit où je ne connaissais personne.
J’ai un mauvais souvenir. Pendant la guerre la Kommandantur était installée à la place de l’hôtel Saint-François. Un jour il est venu à Guéret, Guingouin. Il descendait la Grande rue en voiture en saluant la foule, mais ça leur a pas tellement plus, et par la suite ils avaient repéré des gens et ces gens-là on eu beaucoup de misère. On avait un inspecteur d’Académie, le pau-vre garçon il avait une seule fille, et un jour il a demandé ce que je devenais et elle a dit que je suivais des cours à Limoges où j’étais logée par le Secours National c’était une horreur, eh bien il a dit : « Moi je vais faire l’impossible pour la faire revenir. »
La transcription des interviews réalisés sur le territoire creusois